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L'établi
Extrait de roman
Thème : Deuil, mémoire, transmission
Le matin où Isabelle pénétra dans l'atelier de son père pour la dernière fois, l'odeur la saisit
avant même que ses yeux ne s'habituent à la pénombre. Sciure de bois, huile de lin, vieux cuir —
une trinité que nul parfumeur n'aurait su reproduire et qui était, à ses yeux, l'odeur même de
l'enfance. Elle s'immobilisa sur le seuil, la main crispée sur la poignée de la porte, comme si
franchir ce pas définitivement signifiait perdre quelque chose qu'elle ne saurait jamais nommer.
L'atelier était resté tel qu'il l'avait laissé. Les rabots pendaient à leurs crochets avec la
discipline d'une armée en repos ; les ciseaux à bois, rangés par taille décroissante, formaient
une gamme méticuleuse sur le panneau de contreplaqué. Son père disait toujours qu'un outil à sa
place était un outil qui travaillait pour vous, même dans le silence. Elle n'avait jamais
vraiment compris cette phrase du vivant de l'homme. Elle la comprenait maintenant.
Sur l'établi central trônait, inachevé, le dernier projet de Georges Maltais : un berceau de
bouleau blanc destiné au premier enfant de sa petite-fille. La pièce était avancée — pieds
tournés, montants assemblés — mais il manquait les barreaux, et ce vide donnait à l'objet une
allure de phrase interrompue à mi-mot. Isabelle posa la main sur le bois, dont le poli n'était
pas encore tout à fait atteint, et sentit sous ses paumes les légères aspérités que son père
n'avait pas eu le temps d'effacer. C'était cela, l'inachèvement : non pas l'absence de forme,
mais la présence des traces d'une main qui s'était retirée trop tôt.
Elle songea à tout ce qu'il lui avait transmis sans le dire — la patience devant une pièce
récalcitrante, le respect du grain du bois, cette façon qu'il avait de tourner un problème dans
tous les sens avant d'y porter l'outil. Ces leçons-là ne figuraient dans aucun carnet. Elles
s'étaient déposées en elle par osmose, au fil de milliers de matins passés à côté de lui, sans
qu'aucun des deux n'en prît conscience.
Dehors, le vent faisait claquer la porte de la grange. Dans l'atelier, rien ne bougeait. C'est à
ce moment qu'Isabelle comprit que son père avait habité l'espace d'une manière qui excédait sa
présence physique : il avait ordonné les choses selon une logique si profondément la sienne
qu'elle persistait après lui, comme une signature dans chaque outil à son clou, dans chaque pot
de colle à sa place, dans ce berceau blanc qui attendait des barreaux que personne d'autre ne
saurait tailler exactement comme lui.
Elle prit un ciseau à bois, en sentit le poids familier dans sa paume, et décida qu'elle le
finirait.
